Le grand ballet de la poésie
[…] Nous sommes venus pour accélérer la contradiction qui ronge le siècle.
Nous sommes son cancer.
Si à d’autres époques
ce fut par la poésie qu’on prit conscience de la force vive d’un temps, c’est par la poésie que l’aujourd’hui est amené à considérer en face sa déraison.
Ce n’est plus le phare en mer désignant le port en chocolat, le refuge en papier peint, c’est le cri S.O.S du naufrage pur.
C’est à l’honneur de la poésie d’avoir la première signalé aux hommes la vertu de leur folie et qu’il la leur fallait cultiver ;
le suicide et l’automatisme autant de portes de secours.
Rassurez-vous, la bouteille thermos de la raison et les habitudes qui s’y conservent ne peuvent nous enlever le sentiment du danger panique que nous apportons aux hommes, le carat terrible de notre pureté.
Que le danger soit devenu inévitable à la bonne heure !
Nous en pouvons plus respirer que du feu.
Tant mieux si un pion déplacé sur la mappemonde peut péricliter la vie d’un roi à table ; l’heure de l’irrémissible est venue.
Les mots se sont tellement avilis à vouloir servir à tout prix à leur tour ce qu’ils touchent.
Pour ma part, je préférerais publier des poèmes sur du papier hygiénique, la poésie a bien besoin d’être humiliée avant de reprendre place dans le chœur.
Finie l’histoire des grandes actions, cendre d’un cigare et rien d’autre.
Si quelque chose d’aujourd’hui est bien démocratique, c’est la petite action inconnue,
pièce invisible, étoile filante, qui déchaîne les révolutions, les typhons.
L’humanité est arrivée à son sommet d’agrégation, de cohésion, d’automatisme.
Nous préférons aux frictions légales, très coûteuses (la grande guerre) qui n’aboutissent qu’à la suppression passagère d’une gêne féconde au profit du grand automate, la friction de l’individu aux institutions, de l’individu à l’individu, de la raison contre le cœur.
« Enfin on s’assassinera » écrivait Ribemont-Dessaignes dans le Cœur à Barbe.
Voilà la vraie guerre intestine qui n’est déjà plus à son aurore ;
outillés nous le sommes devenus ;
nous avons déjà des boyaux Hutchinson, des biceps Dunlop.
Le grand problème qui se pose est de supprimer l’homme incassable, de le rendre mortel.
*
Ce n’est guère le moment de créer des chefs-d’œuvre.
Qui parle de dormir sur le trottoir roulant ?
L’homme qui aurait peur de partir un Mardi, s’y aventurerait-il pour la promesse d’un chef-d’œuvre ?
Donnerions-nous à l’agonie l’heure que nous aurions encore à vivre,
pour avoir créé la Joconde ?
Vivre cette réalité qui nous est donnée dans une si passionnante et courte durée, à la loupe, au microscope, au microphone grossissants, - en laisserions-nous tomber une seule miette pour écrire des vers ?
La poésie est dépassée de toutes parts ;
si elle ne nous dépasse pas, que vaut-elle ?
Gaussons-nous du métier poétique ;
il a cette beauté pour lui de n’avoir jamais existé.
Créer n’est pas un métier.
Vivre n’est pas une méthode.
Les poètes voulaient plaire, comment n’en avaient-ils eu honte ?
Ils se mettaient en tutu pour écrire.
Plaire !
quelle déchéance pour qui pourrait faire peur.
Car nous voulons décevoir.
Ce n’est plus au goût que l’on s’adresse, pas plus qu’au mauvais goût.
Depuis que l’homme est devenu démontable nous préférons l’hypnotiser.
La belle affaire que de plaire à des névrosés finis, des morbides, des masochistes, des mélancoliques, des invertis, des sujets.
Toute l’humanité, quoi !
Ces gens-là nous préférons les mener où bon nous semble, faire couler le son de leurs méninges, les égarer à loisir.
Mais où les mènerons-nous, nous à qui cette puissance est échue, d’être libre ?
Les ferons-nous s’entre-assassiner ?
Leur révélerons-nous les tables de la loi nouvelle ?
Peu importe !
Nous leur enseignerons de balbutier.
L’homme a besoin de désapprendre le langage, ce dépotoir du vital.
Ce sera dur mais néanmoins possible, à une seule condition près, d’avilir le chef-d’œuvre.
*
La grande joie de ne pas savoir ce que c’est la poésie.
Mais en échange nous avons arraché le loup à son ennemi le plus mortel : le poétique.
Nous savons à présent que tout est susceptible d’être « poétique » à condition que la poésie y touche.
La poésie n’a pas à devenir poétique, ni le fer ferrugineux ;
l’absolu n’a pas besoin d’un adjectif pour gage.
Les bourgeois, ces anglais de Panurge, sont encore à lire leur Boileau ;
poètes, ô mes amis, pendant ce temps il y a lieu de jeter la confusion, lancer les bruits les plus absurdes, colporter de fausses nouvelles et grimper dans le premier train en rut.
ENFIN SEULS.
Que sommes-nous, peu nous importe, si des pythies en herbe ou des allumettes suédoises.
Epaves du ciel ou fleurs du mal !
Nous avons capté un fluide dont nous sommes devenus les serviteurs.
Avant que d’incendier des villes, nous nous brûlerons bel et bien les doigts ; avant de mettre la vitesse sous verre, nous nous ferons bien des fois sauter.
Un poète, ça doit sentir le souffre, ça doit souffrir.
On reconnaît un poète à son odeur de brûlé, de chiffons brûlés.
Un poète, ça ne sait pas ce que c’est la gravitation, le code de la route, le lien de cause à effet, il écrit des vers sur le ticket de l’autobus puis le jette : à la longue c’est ce qui donne les automnes.
Un poète ça vend des livres d’art pour s’acheter des bretelles « Extra-souple », ça donne par charité son Kant au premier mendiant dans la rue.
Si Chaplin est un grand poète c’est qu’il a peur d’un enfant mais fait fi d’un colosse, accepte de ramasser un mégot mais ne l’attrape qu’avec des gants, sauve une femme qui se noie, mais après avoir fait d’elle une passerelle.
L’allumette qui sort de sa poche s’allume seule pour s’être frottée à une auto en marche ;
les grains qu’il sème c’est de son gousset qu’il les retire, avec son doigt qu’il les enterre ;
ne pas s’en étonner : la poésie n’est-elle pas un miracle naturel ?
Puisque le plus grand poète moderne écrit en cinéma, pourquoi pas demain le grand poème dans les machines à coudre, ou dans le journal lumineux etc.…
Emerson voyait bien que la nature était un vaste texte de crevasses, de lits de torrents, de parchemins, que la nature s’exprimait.
Il nous reste donc la poésie sismographique.
Elle n’aura de contact qu’avec les volcans, les raz de marées.
Elle n’aura jamais d’oreille que pour l’exceptionnel.
Jamais autant de lassos n’auront été jetés aux crinières de l’inconnu.
BENJAMIN FONDANE
Extraits choisis
et mise en page personnelle
de Intégral, n°13-14, juin 1927
Version originale en français
in Par Ion Pop éd. MAURICE NADEAU INSTITUL CULTURAL ROMAN EST-Samuel Tastet Editeur Bucarest, 2006
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